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Imagine la... fin

Rédigé par Waz / 16 mai 2016 / Aucun commentaire

Salut ma petite cracotte ! Aujourd'hui, c'est lecture : il est temps pour moi de boucler "Imagine la suite". Note : si tu as lu la première version : j'ai bien compris que l'histoire méritait d'être développée un peu plus, mais le temps et le talent me manquent donc... une autre fois peut-être !

Rappel du contexte : Chéridamour m'a soufflé le début d'une histoire, et je t'ai proposé de me raconter la suite que tu imaginais à tout ça (merci et bravo à Elodie, quarkup et Téfette pour leur participation !).

Et donc à force de harcèlement, Chéridamour m'a trouvé une histoire bien sympathique (j'ai pris quelques libertés sur la fin cela dit, donc si c'est nul, c'est ma faute !). Je t'épargne le rembobinage, tout est décrit dans la nouvelle. Bonne lecture ! :-)

Pierre reprend doucement conscience mais n’ose pas encore ouvrir les yeux. Il a l’estomac en vrac et, même allongé, ça tangue plutôt sévère. La lumière du jour filtre à travers ses paupières closes. C’est donc qu’il n’a pas entendu sonner le réveil. Galère. Ou qu’il a carrément oublié de le régler en allant se coucher, qui sait. Bon, puisqu’il est à la bourre, ce ne sont pas quelques minutes qui feront la différence. Inspiration et expiration, il s’est passé quoi hier soir ? Yeux toujours fermés, il tente tant bien que mal de reconstituer sa soirée.

Il a plutôt abusé, il faut le dire. En même temps, une première naissance, ça se fête, et dignement encore. Il revoit Myriam, son bébé, sa petite fille, toute mignonne, toute rose, toute potelée, et cela le fait sourire malgré le mal de crâne. Mais il ne faut pas s’égarer.

Il essaie de retracer mentalement ce qu’il s’est passé la veille, ramassant les fragments de ses souvenirs comme autant de miettes de pain. Il a passé un coup de fil à Yannick, son frère, qui a accueilli la nouvelle de la naissance avec beaucoup d’émotion. Ensuite, ils se sont retrouvés avec Axel, son beau-frère et meilleur ami, au Pub des Glycines (le “PDG” pour les habitués, et dieu sait qu’ils en font partie). Accolades, tapes sur l’épaule, rires. Les jeunes parents avaient souhaité découvrir le sexe du bébé à la naissance, et Axel avait parié sur un garçon : il paierait donc sa tournée. Papa et tontons sont vite entrés pour s’installer sur leur table préférée, tout au fond de la pièce, sur la droite. Il a fait son habituel petit signe de tête au patron qui lui a rendu la politesse avec un grand sourire. Confortablement enfoncés dans les gros fauteuils de cuir, ils ont alors enchaîné les verres, haussant la voix au fur et à mesure qu’enflait le brouhaha de la clientèle. Puis...rien, plus rien. Le blackout total, “plus de son, plus d’image”, comme dirait le paternel. Le whisky de trop, sans doute ? Ce ne serait pas une première. Peut-être bien la dernière par contre, pour les… quoi, dix-huit prochaines années ?

Pierre cherche à s’étirer et se rend compte qu’il est courbaturé. Mal au dos, mal aux reins… Et à la réflexion, sur quoi est-il allongé ? Pas le lit en tout cas. La surface est dure mais pas spécialement froide, ce qui élimine le tapis de la chambre, ainsi que le sol de la salle de bain. Le parquet du salon, probablement. Il lui suffirait d’ouvrir les yeux pour être fixé, mais il sait que la migraine fondra sur lui en un instant. Il la sent déjà là, grattant à la porte, guettant la moindre ouverture pour s’installer et prendre ses aises.

Pourtant, gueule de bois ou non, il va bien falloir se bouger jusqu’à la douche, puis pousser jusque la maternité, retrouver sa petite femme Karine et la petite Myriam. Prenant son courage à deux mains, Pierre ouvre enfin les yeux, laissant son regard se perdre sur le plafond blanc. Le plafond... gris ? Oulah, il est dehors. Révélation pour le moins inattendue et dont le choc le fait se redresser d’un coup sec. Bon ben voilà, la migraine, c’est fait.

- Qu’est-ce que je fous dehors ? Je suis où ? C’est quoi ce bordel ?!

Il se frotte énergiquement les yeux, espérant ainsi chasser les dernières bribes de sommeil, et prie pour redécouvrir les murs familiers de sa chambre après quelques clignements. Peine perdue. Un bref regard aux alentours lui apprend qu’il se trouve sur un bateau. Voilà qui explique au moins la sensation de roulis, et le plancher. Chelou.

Allons, il n’a pas atterri là par magie. Il ramasse ses jambes, pousse sur ses mains et se lève en chancelant. Vertiges. Il attend quelques secondes pour s’assurer d’être à peu près stable, puis exécute quelques pas hésitants. Heureusement, le voilier n’est pas très grand, et ce n’est pas le silence ambiant qui va couvrir ses appels.

- Hého ?

Sa voix se brise en cours de route. Pierre s’éclaircit la gorge et fait un nouvel essai.

- Hééééhooo ?

Pas d’autre bruit que celui des vagues contre la coque. C’est une blague, forcément. Un bizutage des copains pour fêter sa paternité : après tout, les farces douteuses, c’est un peu la marque de fabrique de la famille. Mais il faut le reconnaître : ils ont mis les bouchées doubles sur ce coup-là. Les salauds, ils doivent être bien planqués dans la cabine, à pouffer de rire en se donnant des coups de coude. Quand il s’approchera, ils bondiront en criant pour lui faire peur, et ensuite ils lui raconteront qu’ils le kidnappent, qu’ils partent en week-end entre potes, une sorte d’enterrement de vie de… Non, ça ne tient pas debout. Pas avec la gosse qui attend à la maternité. Le malaise le gagne très vite, alors que les poils de ses bras se hérissent. Quelque chose cloche. Sans vraiment y croire, il fait une nouvelle tentative.

- Yannick ? Axel ? Allez les mecs, c’est bon, vous m’avez bien foutu les jetons, bande d’enfoirés ! Vous avez gagné, je me rends !

Pas de réponse. Reprenant sa lente progression, Pierre fait le tour du voilier, puis de la cabine. L’embarcation n’est pas très grande, et il ne lui faut pas plus de quelques minutes pour se rendre compte qu’il est tout seul. Vraiment tout seul.

- Je fais un cauchemar, ce n’est pas possible.

Immédiatement, il lève les mains au niveau de son visage pour les examiner. Certaines choses ne sont jamais naturelles dans les rêves : le reflet dans le miroir, l’action des interrupteurs, l’apparence du texte… et l’aspect des mains. Ce dernier test est plutôt efficace pour lui : lors de son dernier cauchemar, ses phalanges étaient séparées les unes des autres, flottant dans les airs. La fois d’avant, il avait des sortes d’arborescences de doigts. C’est devenu un réflexe : le coup des mains, ça ne loupe jamais.

Oui mais là, rien à signaler. Cinq doigts sur chaque extrémité, pas plus, pas moins. Les phalanges sont bien accrochées les unes aux autres. Pierre reste à fixer ses mains encore un moment, puis relâche les bras avec un soupir incrédule. Retour à la case départ.

Pas de panique. S’il ne sait pas encore comment il s’est retrouvé là, il peut toujours chercher à quoi correspond ce “là”. Il scrute au loin à droite, à gauche, derrière, mais il ne voit rien d’autre que la mer et surtout la brume, à perte de vue.

Pierre prend à nouveau une longue inspiration. Le mal de crâne est toujours présent mais la nausée s’est atténuée. Sans doute a-t-il enfin pu s’accoutumer au roulis. De toute façon, il n’aurait pas vomi grand-chose, sans avoir rien avalé de solide depuis le repas d’hier midi. Ce qui lui fait remarquer que, d’après la lumière ambiante, le jour semble bien avancé… et pourtant il n’a ni faim, ni soif. Mais bon, ça ne fait pas avancer le schmilblick. Toujours déboussolé, il laisse son regard divaguer au loin. Il distingue à peine l’horizon à travers le brouillard. Pas de terre en vue, pas une mouette, pas âme qui vive. Une pensée irrationnelle lui traverse l’esprit. Est-il mort ? Non, c’est ridicule. Mais il presse tout de même deux doigts tremblants contre sa carotide, tout de suite soulagé de sentir les battements rapides et vigoureux de son cœur.

Bon, on verra plus tard pour les réponses. En attendant, rester planté là ne lui permettra pas de rentrer. Au moins, il devrait être en mesure de ramener le bateau. La navigation, c’est une passion familiale et il a appris dès son plus jeune âge, avec le paternel. Une fois à terre, il pourra raccrocher les wagons avec ses derniers souvenirs, rationaliser ce qu’il s’est passé et, espérons-le, combler les blancs. Cette perspective finit par lui dénouer l’estomac, et il sent ses épaules se libérer peu à peu de la tension qui les habitait depuis son réveil.

Soudain, un bruit assourdissant. Pierre se recroqueville sur place, alors que son cœur bondit dans sa poitrine tel un oiseau affolé. Le rugissement semble venir de partout à la fois, et la purée de pois environnante ne l’aide pas à en localiser la source. En proie à une indescriptible terreur, Pierre reste tétanisé un instant – une éternité ? - puis il finit par reprendre ses esprits. Il se rue vers la petite cabine, trébuche en cours de route mais réussit tout de même à se jeter à l’intérieur en claquant violemment la petite porte en bois derrière lui. Le vacarme stoppe net.

- Bon Dieu, c’était quoi ce truc ?

Haletant, Pierre se rapproche du hublot. On n’y voit pas plus qu’il y a deux minutes, évidemment. Il se colle à la petite porte, le regard dans le vide, prêtant la plus grande attention à son ouïe. Ce qui ne donne pas grand-chose, hormis les battements de son palpitant qui tourne à plein régime, et le bourdonnement du sang dans ses oreilles. C’est alors qu’il remarque un petit cadre en bois flotté, accroché au mur en face de lui. Sur la photo, un gamin de trois-quatre ans, et une jeune femme, tous les deux souriants, les mains sur la barre du bateau. Les traits du môme lui sont familiers.

- Ça, c’est moi, mais elle, c’est qui ? Qu’est-ce que je foutais sur ce bateau ? Pourquoi je ne m’en rappelle pas ?

Il prend le cadre dans ses mains et le fixe un long moment. Sur la photo, il porte un t-shirt vert Bambi et un bermuda beige qui n’ont jamais fait partie de sa garde-robe d’enfant.

Un deuxième rugissement le fait sursauter, et ses poings se crispent tellement sur le petit cadre qu’il l’entend craquer. Par le hublot, Pierre croit apercevoir quelque chose bouger à quelques mètres de l’embarcation. Il a le choix : rester coincé dans cette cabine, ou bien sortir sans bruit, avec une chance de pouvoir sauter à la baille en cas de pépin. La perspective de se retrouver à l’eau au beau milieu de nulle part lui serre le ventre, mais elle lui est plus supportable que l’idée de rester tapi des heures au sein d’un petit amas de planches, à attendre de se faire coincer par le… truc responsable de cet horrible vacarme. Action, réaction. Il entrouvre la petite porte, tout doucement, et attend quelques secondes qui lui semblent durer dix ans. Il a les jambes en coton, il ne manquerait plus qu’elles le lâchent en cours de route... Baissé, il sort discrètement hors de la cabine et tente de se rapprocher de la barre, non sans jeter des regards affolés tout autour de lui. Tout à coup, il aperçoit la silhouette imposante flottant sur l’eau, droit devant lui, et la surprise le fait reculer d’un bond.

Pétrifié, le cœur à deux doigts d’exploser, Pierre sent qu’il est en train de perdre la raison. Ça bouge, là-bas. Une voix désincarnée, une lumière aveuglante. Ses jambes le trahissent et il tombe lourdement sur son arrière-train, poussant et battant avec les pieds pour se recroqueviller contre le rebord du voilier, ignorant la douleur du bois qui s’enfonce dans son dos.

L’autre bateau s’immobilise, tandis que s’élève la voix bourrue d’un premier garde-côte. Une deuxième personne, plus frêle, se tient près de lui, les mains crispées sur un porte-voix.

- Putain, on n’y voit rien avec cette purée de pois. Toujours le même foutu bordel à cette période de l’année ! Ho, Myriam, t’es sûre que c’est ton bateau ?
- Ouais, c’est mon bateau. Reste à voir si mon père est toujours à bord…

Le vieux manœuvre son bateau avec aisance et se rapproche un peu plus du petit voilier. Une fois les deux embarcations stabilisées, Myriam enjambe prudemment les rebords et avance à pas feutrés, évitant tout geste brusque. Une ombre se découpe non loin de la barre. Enfin, elle reconnaît son père, qui se balance d’avant en arrière, la tête plongée dans les bras. Soulagée, elle s’avance aussi doucement que possible.

- Papa… C’est moi… Tout va bien…

Elle tend la main vers Pierre, qui se recroqueville un peu plus dans un sanglot terrifié. « Ce nouveau traitement devrait calmer efficacement ses crises de panique » avait dit sa psychiatre. Tu parles, de tous ceux qu’ils ont testés, celui-là aura été le pire.

- Il va bien ? lance le garde-côte d’un peu plus loin.
- Physiquement, ça a l’air d’aller… Par contre il est en pleine crise psychotique, et en général ça dure un moment. Il devrait se calmer le temps que je ramène le bateau au port. L’équipe médicale le prendra en charge à partir de là. Tu veux bien les prévenir ?
- C’est pas prudent, ma grande. Paraît qu’il a bien malmené ses infirmiers ce matin.
- Je ne crains rien, Paul, t’inquiète. Je sais comment le prendre. Va les prévenir.

Le vieil homme acquiesce d’un signe de tête, puis regagne la barre sans un mot de plus. Que dire à cette pauvre Myriam ? Son père aura été un sacré fardeau. D’abord la crise d’Alzheimer précoce de son père, déclarée le jour de sa naissance, et puis la mort des deux oncles, qu'il a tués durant la crise de folie qui a suivi... Puis aucune amélioration de sa mémoire à court terme au cours des trois décennies suivantes… Et comme si tout ça ne suffisait pas, il pète un plomb - un de plus - ce matin. Juste après le petit déjeuner, sans raison, il blesse grièvement deux aides-soignants, et s’enfuit on ne sait comment avec le bateau de sa fille, tout ça pour finir quelques heures plus tard roulé en boule comme un cintré sans être seulement capable de la reconnaître. Finalement, il aurait mieux valu qu’il soit passé par-dessus bord dans la foulée. La gosse serait triste un temps, mais elle pourrait enfin vivre une vie normale. Et même pour Pierre : rester enfermé des années en hôpital psychiatrique, bourré de calmants, c’est une vie, ça ? A sa place, il préférerait encore se faire sauter le caisson.

Myriam regarde s’éloigner son collègue, puis se retourne vers son père. C’est alors qu’elle remarque un objet rectangulaire au sol. En s’approchant, elle reconnaît la photo qu’elle a faite avec son fils, Thomas, le jour où il a tenu la barre du bateau pour la première fois. Elle compte bien faire perdurer la passion familiale, et son petit garçon semble adorer leurs virées nautiques. Myriam relève les yeux vers l’ombre de Pierre, au propre comme au figuré. Il a toujours le regard vide, mais ses balancements se sont ralentis et il gémit un peu moins.

L’espace d’un instant, elle se laisser submerger par tout un tas d’émotions intenses et contradictoires. L’amour profond et somme toute peu justifié qu’elle porte à son père, le ressentiment qu’elle lui voue pour toutes ces années fichues, l’inquiétude face à la maladie (et si c’était héréditaire ?), la culpabilité d’avoir souhaité, rien qu’un instant, qu’il se perde en mer afin qu’elle puisse enfin faire le deuil d’un père qu’elle n’a jamais vraiment connu, qu’elle ne connaîtra jamais, qui ne connaîtra jamais son petit-fils...

Allez, ce n’est pas le moment de partir en vrille. Réprimant un vertige, Myriam se frictionne les bras, ferme les yeux et prend une profonde inspiration. Puis elle expire lentement, comptant les secondes pour se calmer.

Elle tente ensuite de relâcher ses bras... mais n’y arrive pas. Elle ouvre les paupières et découvre des murs étroits, blancs et matelassés.

- Qu’est-ce que je fous là ? Je suis où ? C’est quoi ce bordel ?!

Voilà voilà, j'espère que l'histoire était à peu près claire, et je me permets de rappeler que l'idée est de Chéridamour (quel talentueux beau gosse, décidément !). Un grand merci aux participants de l'atelier dont quelques écrits se trouvent ici, ainsi qu'à Pascal Millet pour nous avoir enseigné tant de choses et avoir réussi à nous faire écrire une nouvelle entière... dans mon cas, c'était loin d'être gagné. Et enfin, merci à Jean pour ses retours tout à fait pertinents. Et si tu sens venir l'inspiration, il n'est jamais trop tard pour m'envoyer ta version de l'histoire !

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